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écrire et travailler la langue française

16.01.26 · dernière modification : 16.01.26

En ce moment, je travaille quotidiennement avec les mots, plutôt que le code, les traits, les couleurs ou les chiffres, c'est mon terrain de jeu. Cette exploration me ramène à la question de la langue et de mon identité. J'essaie moins de me justifier que de rendre manifeste de façon logique un fil de pensées qui m'échappe quand je ne fais que y penser.

Le français n'est tout bonnement pas ma langue maternelle. Les premiers mots que l'on m'a appris et que j'ai su dire sont dans une autre langue. La langue de mes parents n'est pas le français. Ils le parlent certes.

Le français est par contre la langue de mon éducation, de mon parcours scolaire. J'ai fait toutes mes études en France et en français. À l'entrée de l'école maternelle, on m'a fait changé de prénom parce ce que les sons n'étaient pas ceux de cette langue.

Dans le système éducatif, on ordonne les langues vivantes par ordre d'apprentissage. La norme fait donc, par exemple, qu'à l'entrée au collège, on choisit une langue, européenne autre que le français, qui deviendra notre première, autre, langue vivante, notre LV1.

Je n'ai compris que très récemment que mon rapport compliqué au français était un rapport compliqué aux cours de français, qui était lié à la confusion entre la francophonie, la culture nationale, la littérature nationale, la langue nationale, son centralisme et les tensions avec les régionalismes. Je ne comprenais rien aux devoirs et aux exercices. J'ai été un cancre dans cette matière sans jamais vraiment comprendre pourquoi. Je ne comprenais pas qu'on m'apprenait autant une langue qu'à devenir Français. Je n'ai ainsi vraiment appris ni à écrire ni à aimer écrire en français. C'est une langue à la fois naturelle et immédiate tout en étant profondément étrangère. Le français est en fait ma LV1.

Pour reprendre les mots de Frantz FanonJe ne vais pas chercher très loin, c'est l'explicite du titre de son ouvrage le plus célèbre : Peau noire, masques blancs., le français a toujours été pour moi un masque. Je suis bien conscient que j'essaie de formuler maladroitement une banalité diffuse de personnes des personnes racisées vivant sur le territoire de l'ancienne mère patrie. La métaphore du masque m'est bien utile, car elle permet d'objectiver un décalage entre la langue, identité et possession, je ne suis pas ma langue, ce n'est pas ma langue. La maîtrise de la langue ne dit pas grand-chose des uns et des autres, ce qu'ils pensent et la manière dont ils le pensent.

C'est peut-être pour ça que j'ai fait de l'anglais ma langue de travail loin avant d'en avoir un niveau convenable. Tout d'abord parce que c'est la langue de la science. Dès que j'ai pu, au milieu de la maitrise, je me suis mis à lire des articles scientifiques en anglais. J'étais abasourdi par la pauvreté, en quantité, des traductions vers le français ainsi que les stratégies d'accaparement et de distinction de certains corpus par des personnes ou des écoles. L'anglais me semblait être la langue qui allait me permettre d'échapper aux chemins tout tracés de l'université française et de son provincialisme. J'avais l'impression de participer à la conversation et de jouer au jeu de la connaissance plutôt que de marquer mon territoire pour une place inexistante à la fac et qui de toute façon ne me serait pas destinée. J'avais aussi l'impression que ça me donnait un avantage parce que j'avais accès à plus de ressources et que ça m'offrait aussi une porte de sortie vers d'autres territoires géographiques, de multiplier les partenaires de conversation. En anglais, on ne me faisait pas la remarque que je n'ai pas d'accent. Parce qu'en ai un, mais aussi parce que c'est normal que tout le monde en ait un, surtout les AllemandsSouvenir du discours de quelques personnes allemandes qui jugeaient de très haut le niveau d'anglais des autres tout en faisant des généralités, mais surtout en parlant avec un accent vraiment pittoresque. ou les texans qui n’articulent rien du toutAutre bon souvenir d'un séminaire de sociolinguistique où un invité m'a fait réalisé avec mon voisin qu'il y a une hiérarchie de légitimité des accents.. C'était bien naïf, mais c'est comme ça.

Ensuite la langue anglaise est devenue une langue du quotidien. J'ai pu travailler dans des environnements internationaux où les locuteur·rices francophones étaient en minorité. Le travail scientifique m'a aussi permis de voyager. J'ai ainsi pu profiter de certains déplacements pour rencontrer des bouts de ma famille exilée aux États-Unis et à Hong-kong. Cela m'a fait conscientiser qu'à quelques hasards ténus près, j'aurais très bien pu troquer le français pour une variante de l'anglais comme langue nationale.

Récemment, j'ai accepté une mission avec de la rédaction en anglais. J'en suis très content, je retrouve une familiarité avec cette langue après une petite décennie dans des milieux majoritairement francophones. Je sentais bien que ma capacité à m'exprimer en anglais se dégradait. Maîtriser l'anglais est un privilège et une source de privilèges, certes, mais ça me rendait aussi triste de perdre l'usage de cette langue, de cet instrument qui est un lien avec des proches.

L'anglais est évidemment aujourd'hui une langue de domination, la langue de l'impérialisme américain, autant sur le plan géographique que culturel. Sur twitter, j'écrivais en anglais, parce qu'au départ, il y avait quand même assez peu de francophones s'exprimant en français, mais je prenais aussi un certain soin de me tenir éloigner de la sphère francophone et de ses microcosmes. Avec le retour sur Mastodon, je m'étais résolu à revenir bon gré mal gré à des conversations françaises et en français. Ce retour à cette langue me fait réaliser que c'était une forme de lâcheté, un autre masque, celui de la distance et du snobisme.

Dans la même mission, on m'a demandé de produire en français et ça a été une très mauvaise expérience. Je redécouvre que je ne sais pas vraiment écrire en français, je sais produire les sons et les mots, mais je ne sais pas articuler mes idées, tout cela sort en étant hors de mon contrôle, de façon compulsive et impulsive. Je sais faire semblant, je sais jouer le jeu, je sais porter un masque et sa langue. En fait, je ne fais attention quand j'écris et je ne sais pas le faire. Je n'ai pas cette vigilance que j'ai vis-à-vis d'autres langues. Mes impairs et mes incapacités sont normalisés et me sont assignés. Peut-être que c'est pour cela que je n'aimais pas me relire, je ne voulais pas lire le manque de soin à moi-même. En me recentrant sur une autre langue à découvrir, j'ai de la matière à travailler, mais cette fois cela sera la mienne et une occasion de me réinventer.

Le français peut donc devenir, pour moi, une langue d'écriture, une langue poétique, une langue dont les mots, et leurs agencements, sont à la bonne distance, ni trop près, ni trop loin. C'est pour cela que j'écris ici en français, parce que tout est encore à faire, qu'il faut que j'apprenne la langue pour m'en défaire, pour me décoloniser ; à avoir assez de recul pour utiliser le français contre lui-même, le décoloniser.

Toute cette élucubration tient à cela : rappeler à un éventuel moi futur pourquoi ce site est tel qu'il est (en langue française) et tel qu'il n'est pas (en langue anglaise).


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